[Regards rétrospectifs] Liu bolin, l’Homme pas si invisible de l’art contemporain chinois

[Ecrit il y a trois ans pour L’Aparté, découvrez l’article qui parle de l’œuvre de Liu Bolin et des rouages de l’art contemporain chinois, sous le prisme de la critique de l’exposition « Liu Bolin – Ghost Stories » à la Maison Européenne de la Photographie en 2017.]

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«Il y a le pôle de celui qui fait une œuvre et le pôle de celui qui la regarde. Je donne à celui qui la regarde autant d’importance qu’à celui qui la fait. » – Marcel Duchamp, Ingénieur du temps perdu

On se rappelle de la fameuse exposition « Bentu » à la Fondation Louis Vuitton qui rassemblait, au sein du vaisseau lumineux encore recouvert des couleurs de Buren, un large panorama d’œuvres d’artistes chinois contemporains. Ou encore d’artistes contemporains chinois.

Quel ordre des mots choisir pour qualifier les productions (dont la plupart s’oriente vers le message politique) des artistes de Chine aujourd’hui ? Entre les expressions d’ « art chinois contemporain » et d’ « art contemporain chinois », un écart se creuse, écart que l’on peut voir à l’œil nu aujourd’hui.

En revanche, celui qui ne désire pas être vu, du moins plastiquement, c’est Liu Bolin. La Maison Européenne de la Photographie expose depuis le début du mois de septembre, et jusqu’à la fin du mois d’octobre, les clichés de l’artiste chinois connu pour se fondre dans des paysages divers. Au premier coup d’œil, on n’y voit rien, comme dirait Daniel Arasse. Mais si l’on persiste à regarder (et réellement regarder, pas seulement se contenter de la moyenne de 4 secondes passées devant un tableau par un visiteur de musée), notre œil s’accroche et se focalise sur un élément perturbateur : l’artiste lui-même. Liu Bolin est bien là, debout, dans un lieu avec lequel il ne fait qu’un. Réalisé sans trucage, l’effet d’intégration de sa personne dans la nature se fait grâce à un travail de peinture sur son visage et son corps, restant immobile pendant parfois plus de 10 heures.

Vus de l’exposition Liu Bolin – Ghost Stories à la MEP.

LA RÉVOLUTION SILENCIEUSE DE LIU BOLIN

À l’origine, c’est la protestation contre la destruction des quartiers historiques de Beijing (les fameux hútong 胡同), où se trouvaient des ateliers d’artistes, qui l’animait. Son espace de création envolé, il proteste donc, mais silencieusement, pour faire attention à la censure de la République Populaire de Chine. La révolution passive commence. Il se montre (ou se cache) pour la première fois devant les tas de gravats et les murs effondrés de son atelier, symboliques de la production artistique et l’opinion politique, mise à néant par le gouvernement. Le résultat, Hiding in the City no. 02, Suojia Village (édité en 2005), est une photographie en effet silencieuse. Toute fois, quelque chose résonne en chacun de nous : une forme d’indignation notable.

Liu Bolin, Hiding in the City 02, Suojia Village, 2005, 120 x 150 cm 

Rapidement, Liu Bolin répète le processus artistique finalement né de la destruction. Il enfile une tenue militaire inspirée des années Mao et devant divers endroits, l’artiste révolté se fige, le temps d’une photographie, telle une statue de marbre. Des paysages urbains, comme l’autoroute ou les murs remplis de graffitis chinois, aux décors plus loufoques, tel que le mur de canettes de soda ou de téléphones portables, Liu Bolin inscrit sa silhouette sur ce qu’il souhaite dénoncer. En l’espace de 12 ans, l’artiste a élargi les thèmes qui font l’objet de son oeuvre : « Politique et censure », « Tradition et culture chinoise », « Société de consommation » et enfin, « Informations, médias et liberté de la presse ». Ce dernier thème lui est cher. En 2015, il réalise une photographie avec les auteurs de Charlie Hebdo, fondus dans une masse de couvertures du journal satirique. Pour signifie le manque de liberté d’expression en général, il va jusqu’à poser devant La Liberté Guidant le Peuple, photographie que l’on peut apercevoir dès le rez-de-chaussée de la MEP comme pour nous introduire à la voix protestataire de l’artiste. S’affirmant comme un homme silencieux devant un tableau sonore, opposant processus contemporain et art du passé, Liu Bolin joue avec les contraires et reste le maitre des dualités.

On peut lire de l’ambiguïté dans ses photographies ; ses œuvres, certes protestataires, empruntent aux thèmes traditionnels chinois. Sarcasme ou réel désir de ne pas effacer ses origines ? On y verrait presque un artiste qui s’enferme dans des clichés (dans les deux sens). Ce double-tranchant est démontré à travers certaines oeuvres, comme celui de sa Dragon Series, 2010.

Liu Bolin, Dragon Series, 2010, Panel 3 sur 9, 118 x 150 cm.

On y retrouve l’interprétation du dissimulé – découvert, masqué – dévoilé, défendu – public, tant de notions dichotomiques. L’homme se cache, il se dissimule pour mieux être dévoilé. Finalement, ses yeux systématiquement fermés et sa bouche close montrent-ils la puissance du silence ? Car, au-delà du message politique, Liu Bolin se fera largement entendre ; il deviendra dès ses premières séries de photographies une star de l’art contemporain chinois.

LA VOIX DES ARTISTES CONTEMPORAINS CHINOIS

Selon Qiu Zhijie, artiste contemporain né dans la province du Fujian, parler d’ « art chinois contemporain » plutôt que d’ « art contemporain chinois » (dit zhongguo dangdai yishu, 中國當代藝 術) serait mettre l’accent sur l’aspect proprement chinois, plutôt que sur l’appartenance à une culture mondialisée contemporaine.

Cependant, aujourd’hui, l’art contemporain chinois ne serait-il pas exclusivement mondialisé ? Non pas que les artistes abandonnent leurs racines chinoises, loin de là, mais la censure du gouvernement chinois touche automatiquement les artistes dissidents en Chine, qui paradoxalement deviennent les plus connus sur le marché de l’art international. En effet, les artistes chinois s’attardent pour la plupart sur les mêmes thèmes que Liu Bolin (« Politique et censure », « Tradition et culture chinoise », « Société de consommation » et « Informations, médias et liberté de la presse »). Ces quatre points cardinaux sont des sujets traités très fréquemment, voire systématiquement, dans l’art contemporain chinois. Ces mêmes sujets sont filtrés et soumis à la censure, mais les artistes chinois y voient là un moyen pour s’échapper du système politique de la Chine et entrer en fracas dans le monde international de l’art. Ainsi, ce que le gouvernement chinois ne laisse pas les habitants de Chine voir, il le montre à nous, public international, en conséquence.

Ai Wei Wei (艾未未) est un exemple frappant de ce jeu de cache-cache qui s’est installé, permettant aux artistes chinois de mieux se révéler sur la scène internationale. Acteur ma jeur de la scène artistique indépendante chinoise, il a été arrêté par la police en 2011 (officiellement pour évasion fiscale) puis libéré après 81 jours d’enfermement. Cet épisode a causé une vague d’indignation à travers le monde. L’artiste aujourd’hui s’exile et continue à se faire connaitre en tant que sculpteur, performer, photographe, blogueur…

Ai Wei Wei, Dropping a Hand-Dynasty Urn, 1995, triptyque, C-prints, 150 x 166 cm.

La politique et l’art d’aujourd’hui en Chine sont donc étroitement liés, si ce n’est indissociables, et ce depuis longtemps. L’art contemporain chinois se met en place dans les années 1979 – 1984, à la suite logique d’un art marqué par la propagande au service du parti communiste chinois. Avec l’ouverture économique du pays de Deng Xiaoping, l’art chinois s’ouvre de même ; on assiste à des mouvements d’une grande force créatrice et novatrice. Le Xiamen Dada, mis en place par Huang Yong Ping (黄永), submerge la logique de la modernisation. Le Political Pop Art, lui, est un subtil mélange entre le style du Réalisme Social et les icônes publicitaires pour rejeter à la fois le communisme et la société de consommation. Des liens entre Occident et Chine se tissent alors. Le Stars Art Group ou Xing xing Art Studio (星星画会), dont Ai Wei Wei faisait partie, met en avant l’individualisme et la liberté d’expression. De nombreuses expositions sont sources de controverses, surtout dans les années 1990, et la police s’empresse de les fermer et de faire taire les artistes. Mais leurs voix retentissent d’autant plus, et ailleurs.

Exilés, surtout après le printemps de Pékin en 1978 et 1979, les artistes contemporains de Chine profitent du fait d’être à l’étranger pour diffuser et faire évoluer l’art chinois. Certains artistes ont alors la volonté de créer un art véritablement « planétaire ». C’est le cas de Cai Guo-Qiang (蔡国强) né en 1959, qui travaille sur la question du métissage (on le voit par exemple dans son oeuvre Head on, où il se réfère au mur de Berlin). Il s’agit de se confronter à plusieurs cultures ; Huang Yong Ping l’a aussi fait en 2016, lors de la 7ème édition de Monumenta au Grand Palais. Au milieu du long squelette de dragon qui serpentait l’immense espace rempli de conteneurs, les spectateurs pouvaient voir un gigantesque bicorne. Les artistes contemporains chinois regardent alors le monde à travers une vision et un esprit imprégnés d’une longue histoire culturelle. Mais ces mêmes artistes s’ancrent également dans un monde de l’art où l’argent et la spéculation sont les maitres-mots.

COUP D’OEIL SUR L’ÉCONOMIE DE L’ART CHINOIS

En 2013, la Galerie Paris-Beijing, représentant Liu Bolin, précisait : « les prix [des oeuvres de Liu Bolin] varient de 7 000 à 15 000 euros et le nombre de collectionneurs internationaux sur liste d’attente s’allonge de plus en plus ». Depuis, la cote de l’artiste a monté et les prix de ses oeuvres avec. L’art chinois, qu’il soit antique ou contemporain, est en pleine expansion.

Dans le monde des enchères, de plus en plus de collectionneurs (ou d’investisseurs) s’intéressent à l’art chinois contemporain. En 2007, Zhang Xiaogang, peintre connu pour ses portraits monochromes de personnes chinoises stylisés, atteint des records ; ses oeuvres se vendent en une enchère pour 56,9 millions de dollars (environ 48 millions d’euros). Les acheteurs sont avant tout chinois ; ils souhaitent soit compléter leur collection d’oeuvres comme on complète une collection de timbres, et ce à n’importe quel prix, soit, pour ce qui est de l’art antique, ramener dans le patrimoine chinois les objets sortis du pays au vingtième siècle, par le biais de marchands d’art comme C.T. Loo. Les acheteurs américains, suisses ou viennois, ne font pas le poids face à eux. Au mois de septembre dernier, une enchère a pulvérisé les records à Genève ; un vase chinois estimé entre 430 et 690 euros a été adjugé à 4,3 millions d’euros, soit 10 000 fois plus que l’estimation de base. De même, le 3 octobre 2017, un chinois a acquit par téléphone un bol rince-pinceau en porcelaine chinoise de la dynastie Song du Nord (960-1127), pour la modique somme de 32 millions d’euros… Un chiffre écrasant les records pour la céramique chinoise (détrônant notamment la fameuse Chicken cup, vendue en 2014 pour plus de 30 millions d’euros). Les chinois achètent, parfois même sans regarder.

Chicken Cup, Ming dynastie (1368–1644), Porcelaine. Photo : European Pressphoto Agency.

Ainsi, les musées de Chine se remplissent de plus en plus. Ils se gonflent de ces objets remportés dans des enchères fougueuses, mais aussi de visiteurs. Le public chinois n’y voyait rien jusqu’à présent ; pour causes, le rejet historique depuis l’année 1949 de la culture, la censure portée à son paroxysme dans les années 1990 mais aussi le manque d’intérêt ou d’informations sur l’art chinois, du moins l’art contemporain chinois. Aujourd’hui, la censure est moins forte, bien que des controverses subsistent, comme l’ignorance des médias chinois vis-à-vis de certains artistes (étrangement, les moins cotés), ou la fermeture de certaines expositions. Le public chinois qui désire mieux regarder commence à y voir plus clair ; des musées d’art contemporains sont construits, surtout dans les grandes villes. A Shanghai, on trouve le Power Station of Art, premier musée d’art contemporain géré par l’Etat, ou encore le Long Museum, construit par l’ancien taxi man devenu milliardaire Liu Yiqian. Ce dernier avait abrité en 2015 une exposition de l’artiste protestataire Xu Chen, également star de l’art contemporain et dont les prix de ses oeuvres flambent (on le retrouve littéralement dans toutes les foires : FIAC, Asia Now…). Véritable volonté de montrer aux chinois l’art contemporain ou simple résultat logique de l’économie ? Toutefois, selon le Journal des Arts, le chiffre de fréquentation de ces musées nouveaux est moindre par rapport aux attentes, d’autant plus que les visiteurs sont bien souvent des expatriés ou des touristes étrangers.

A l’image des artistes contemporains chinois, si Liu Bolin se cache dans les recoins de ses oeuvres, il s’affirme très clairement sur le marché de l’art contemporain, que ce soit dans les musées ou les galeries, en Chine ou ailleurs.

Exposition « Liu Bolin – Ghost Stories » à la Maison Européenne de la Photographie, du 13 septembre au 29 octobre 2017.

CAMILLE CHU

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