[REGARDS RETROSPECTIFS] Gustave Moreau : vers le songe et l’abstrait

[Ecrit il y a trois ans pour L’Aparté, découvrez l’article qui parle de l’exposition « Vers le songe et l’abstrait » qui a eu lieu au Musée national Gustave Moreau du 17 octobre 2018 au 21 janvier 2019.]

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Paris, IXe arrondissement : au sein de la magnifique demeure de la famille Moreau se cache l’un des musées nationaux les plus fascinants de la capitale. Outre les collections permanentes de ce véritable bijou symboliste, l’établissement réserve de nombreuses surprises. 

Y est présentée l’exposition « Vers le songe et l’abstrait », qui montre une série de travaux préparatoires de Gustave Moreau s’apparentant à des oeuvres abstraites. En effet, devant certaines aquarelles sur vélin et autres ébauches de compositions semblent s’offrir à nous des pièces dignes de Zao Wou-Ki ou Nicolas de Staël, pourtant réalisées dans la seconde moitié du XIXème siècle. La couleur y est constructive d’un espace quasi méditatif, peint à vifs coups de pinceau. Elle cohabite avec une harmonie formelle du vide, où les toiles et cartons sont laissés en branle.

A bien des égards, cet évènement transforme le regard du spectateur sur l’oeuvre, le peintre et l’institution elle-même.

D’ « ESSAIS COULEURS » À ŒUVRES

Ces travaux préparatoires, ébauches ou « essais de couleurs » selon les mots de l’artiste,  voient leur statuts évoluer puisqu’ils sont aujourd’hui exposés pour eux-mêmes et non plus comme brouillons, entraînements. Le caractère expérimental qui pouvait caractériser leur absence de finitude est désormais le signe même de leur intérêt. Ils connaissent ainsi ce que Malraux appelait une «métamorphose » et accèdent au statut privilégié d’oeuvre d’art. Mais même la question de l’importance de ces objets aux yeux du peintre n’est pas si simple à résoudre : de nombreux « essais de couleurs » ont été peints sur du papier de vélin, une matière particulièrement précieuse, qu’il serait donc étrange d’utiliser comme support d’une simple ébauche de palette. En outre, la quantité  conservée de ces « essais de couleurs » et esquisses de composition est non négligeable ce qui laisse à penser qu’ils revêtaient déjà à l’époque de leur réalisation une valeur artistique particulière.

Ébauche, huile sur toile, 27 × 22 cm, Paris, musée Gustave Moreau, Cat. 1151 © RMN-Grand Palais

GUSTAVE MOREAU ENTRE LES DEUX VOIES DU RENOUVEAU PICTURAL

Si Gustave Moreau est particulièrement connu pour ses oeuvres symbolistes, il peut être important de l’appréhender sous le prisme plus large de son époque. En effet, étant actif dans la seconde moitié du XIXème siècle, il n’a pu échapper aux nouvelles considérations scientifiques, puis artistiques, du siècle concernant la couleur.  La manière de l’artiste symboliste exprime ici une conception du paysage, plus esquissée, mouvementée par les teintes, qui a déterminé les pratiques de Delacroix, Manet ou Monet. 

Revoir Gustave Moreau ainsi, c’est finalement décloisonner certaines approches picturales du XIXème siècles qui paraissaient peut être s’opposer. C’est rallier la matière à la finesse du dessin à l’encre de peintures comme Le Triomphe d’Alexandre Le Grand.

Le Triomphe d’Alexandre le Grand, huile sur toile, 155 × 155 cm, Paris, musée Gustave Moreau, Cat. 70 © RMN-Grand Palais

GUSTAVE MOREAU ET LES AVANT-GARDES

Cela permet également de comprendre le lien de Moreau avec la génération suivante qu’il forma. En effet, si ces travaux étaient préparatoires et par conséquent non accessibles du public, ils attestent du processus artistique de Moreau qu’il a inculqué à nombre de ceux qui seront les futurs fauves, comme Henri Matisse and George Roualt, Albert Marquet, Henri Manguin ou encore Charles Camoin.

Dès lors ce qui aurait pu paraître comme une vision désordonnée de l’histoire de l’art s’affirme comme une relecture de la complexité d’une époque de transformation sociales et artistiques profondes. Le Musée Gustave Moreau signe donc à mes yeux une réussite profonde car elle témoigne non seulement d’une réflexion scientifique pertinente, mais également d’une maîtrise des collections permanentes permettant par elles même une dynamisation de l’institution.

Ébauche. Plantes marines pour «Galatée», huile sur carton, 45 × 54,8 cm, Paris, musée Gustave Moreau, Inv. 13211 © RMN-Grand Palais / Franck Raux

LE RENOUVELLEMENT DU MUSÉE PAR LUI-MÊME

Il est intéressant de constater que l’intégralité des oeuvres présentées lors de l’évènement temporaire est en réalité issue des collections permanentes du musée national, qui par ailleurs, a toujours cherché à mettre en valeur le plus de pièces possibles notamment en rendant accessibles les esquisses de Gustave Moreau (un aménagement soulevant un certain nombre de difficultés en matière de conservation, le dessin étant particulièrement sensible à la lumière). Il n’est donc pas nouveau qu’il montre « l’envers du décor », la fabrique des oeuvres, qui est sensible dans sa nature même de demeure d’artiste presque inchangée. Mais avec cette exposition, l’établissement va plus loin et se dynamise. Il s’inscrit dans une tendance d’expositions constituant un renouvellement du musée par lui même. Tout comme l’a fait le Musée Rodin avec « Rodin et la Danse », « Vers le Songe et l’abstrait » élargit l’accès du public, l’institution n’hésitant plus à mettre en scène des éléments relevant habituellement de l’archive ou du travail préparatoire. Comprendre la démarche de l’artiste pour les institutions museales actuelles c’est aussi créer à partir de ce qui est offert à l’artiste, du regard qu’il porte sur son époque et ses moyens picturaux.

Outre, la valorisation de la conservation minutieuse effectuée par ces musées depuis leur création, mettre en oeuvre une exposition à partir d’éléments des collections habituellement en réserve présente beaucoup d’avantages. En effet, si nous analysons l’exposition jusque dans des considérations économiques (voire triviales, quoiqu’inévitables), il est évident qu’une telle option évite à l’institution culturelle la charge financière la plus importante du montage d’un tel évènement : le transport et l’assurance des oeuvres d’art dont les prix flambent ces dernières années. De même, le cout humain pourra en être diminué. Irais-je jusqu’à voir dans de tels projets culturels une diminution du bilan carbone face aux expositions internationales ?

Loin de moi l’idée que les musées doivent se refermer sur eux mêmes. En revanche, il apparaît important pour un musée de savoir rester attractif à l’heure des « musées spectacles » à un prix souvent trop élevé. Une exposition « autonome » permet donc à l’établissement de mettre en valeur des collections peu connues, donc parfois plus difficiles à conserver, et de constituer une réserve financière pour permettre des projets futurs sans perdre en visibilité.

Si ce n’est pour de telles réflexions terre-à-terre, courez au moins au Musée Gustave Moreau pour l’onirisme de ses oeuvres.

Exposition « Gustave Moreau, vers le songe et l’abstrait » du 17 octobre 2018 au 21 janvier 2019 au Musée national Gustave Moreau

ARIANE DIB

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1. MALRAUX André, Le Musée Imaginaire, 1965

2. BAXANDALL Michael, L’Oeil du Quattrocento, L’usage de la peinture dans l’Italie de la Renaissance, ed Gallimard, 1985, Paris

3. CHEVREUL, Michel-Eugène,  De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés, 1839, Paris

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