Des difficultés de penser le musée contemporain

« La culture n’est ni simplement juxtaposée, ni simplement superposée à la vie. En un sens, elle se substitue à la vie, en un autre, elle l’utilise et la transforme pour réaliser une synthèse d’un ordre nouveau. »

Claude Lévi-Strauss, 1967, cité en introduction de : EIDELMAN Jacqueline (dir.), Rapport officiel, Inventer des musées pour demain, Mission Musées du XXIe siècle, Ministère de la culture,  2017

REPLACER LE MUSEE AU COEUR DE LA SOCIETE

« Je crois en la capacité des musées à transformer les sociétés et à être un outil incontournable du vivre-ensemble ». Suay Aksoy, présidente de l’ICOM,  résume dans cette phrase les ambitions des institutions culturelles, et plus particulièrement muséales, de ces dernières années. Aussi bien en France qu’à l’international, les institutions cherchent à sortir le musée d’une vision poussiéreuse, portant souvent (à tort) les stigmates de l’universalisme du XIXe siècle, soit la prétention de collecter le monde entier par des échantillons reflétant ce qui apparaissait comme universel quand il s’agissait d’un point de vue nécessairement biaisé. En effet, les recherches pour une nouvelle définition du musée menées par l’ICOM [International Council Of Museums] font écho au rapport de Jacqueline Eidelman au Ministère de la culture pour « Inventer des musées pour demain » [1]. Les institutions n’avaient pas attendu ces réflexions pour oeuvrer à une nouvelle vision du musée tout au long de leurs actions. Le rapport s’organise d’ailleurs en quatre axes de renouvellement du musée  « éthique et citoyen », « protéiforme », « inclusif et collaboratif » et assimilé à « un écosystème professionnel », chaque chapitre étant nourris « d’expériences de références » et de « chantiers à ouvrir ».

Ministère de la culture, affiche de la « Consultation citoyenne pour les musées du XXIe siècle », 2017

Selon Inkyung Chang, membre du conseil d’administration de l’ICOM, « Si on ne change pas, que [la définition] reste telle qu’elle, perd des opportunités de se ré-inventer ». C’est pourquoi, après une décennie d’ébauches d’apports au secteur culturel de ce siècle, allant si vite, il est important de réfléchir à ce que l’on souhaite à nos institutions et à notre société. 

En France, le musée est encadré légalement depuis 2002 et considéré comme « toute collection permanente composée de biens dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en vue de la connaissance, de l’éducation et du plaisir du public ». Cette définition avait pris en compte les travaux de l’ICOM, tout en l’adaptant à son propre cadre légal et notamment au régime des Musées de France. De son côté, l’ICOM avait inclus dans ses statuts qu’il constitue « une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation ». Ces développements sémantiques posent un ensemble de critères particulièrement précis liés au mode d’administration ou encore aux buts de l’institution. Par ailleurs, ils ancrent le musée dans le temps par l’idée systématique d’une collection permanente. 

Beaucoup remettent en cause la déconnexion de ces termes de la réalité du terrain, veulent valoriser la prise d’initiative dans le secteur culturel et moderniser le rapport de l’institution au public et à la société. C’est ce qui donne lieu aujourd’hui à des débats et des recherches pour l’avenir, et par conséquent, des nouvelles perspectives pour le musée du XXIe siècle.

REPENSER LA DIALECTIQUE DESCENDANTE VERS LE VISITEUR

Les cabinets de curiosité que l’on établit en ancêtres de nos collections permanentes ont longtemps été les lieux d’un partage de savoirs et d’expériences entre aristocrates et membres d’une intelligentsia fermée. Les musées, majoritairement ouverts au public au XIXe siècle, ont fait l’objet au long du XXe siècle d’un discours sur la démocratisation culturelle.  Aujourd’hui, c’est la question d’une dialectique (con)descendante, de l’institution vers le visiteur, de la connaissance qui est remise en cause.

Musée de l’histoire de l’immigration, La galerie des dons
© Photo : Anne Volery, Palais de la Porte Dorée, 2019

Les institutions prennent en compte la parole de communautés concernées par les expositions, comme ce fut le cas pour « Les pierres sacrées des Maoris » du Quai Branly, voire incluent les objets mémoriels, comme la « galerie des dons » du musée de l’histoire de l’immigration. Le musée n’est plus toujours une parenthèse hors du monde, du temps, il ne prétend plus toujours être universel ou omniscient, mais il se veut inclusif, accueillant, vivant même. Cela ne signifie évidemment pas que l’aspect scientifique des recherches doive disparaître ou en pâtir, mais bien qu’il faut valoriser un dialogue nouveau, plus ouvert avec le public. En effet, si le musée est chargé d’une mission d’intérêt général, il revient naturellement à la société d’influer sur ce qu’elle souhaite inclure dans ce bien commun.

DECONSTRUIRE LES INEGALITES SOCIALES AU SEIN DU MUSEE, UN NOUVEL UNIVERSALISME

Le musée est le lieu de représentations, visuelles évidemment, mais surtout sociales, de mythes qu’il nous incombe de déconstruire afin de promouvoir un humanisme plus étendu. Les professionnels des musées n’hésitent plus à mettre en valeur les recherches, développées depuis les années 1980, visant à décoloniser, féminiser, inclure la communauté LGBTQ. On voit fleurir des nouvelles lignes d’expositions revendicatrices, engagées, des politiques de discrimination positive en faveur d’artistes de genre féminin de Camille Morineau à la Monnaie de Paris, à l’exposition « Le Modèle Noir » Orsay. Le musée s’empare de sa mission d’intérêt général, pour rendre la société meilleure, promouvoir des valeurs démocratiques. Cela permet de reconnaître dans notre passé et notre présent la persistance d’inégalités sociales, raciales, de genres et orientations sexuelles, mais également de veiller à accueillir au sein du musée chaque personne. On peut voir dans cette visée volontairement utopiste un nouvel universalisme, non plus dans la volonté de collecter le monde, mais de le refléter en célébrant sa diversité, sa beauté et en déconstruisant des préjugés sociaux. Ainsi, comme le dit Jette Sandhal, « La définition du musée doit donc être historicisée, contextualisée, dénaturalisée et décolonialisée ».

Affiche de l’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse au musée d’Orsay du 26 mars au 21 juillet 2019.
Jean-Léon Gérôme, Étude d’après un modèle féminin pour A vendre, esclaves au Caire, 1872, huile sur toile, 48 x 38 cm, collection particulière.

Force est de constater qu’après 60 ans d’existence du Ministère de la culture français, les inégalités dans l’accès au service public culturel perdurent. Le rapport de la mission “musées du XXIeme siècle” félicite les expériences institutionnelles pour être plus inclusif, plus collaboratif, plus adapté à la vie de chacun. Il propose un panel de solutions pour répondre aux inégalités sociales : adapter les horaires d’ouverture aux horaires de temps libre des travailleurs, mettre en oeuvre des activités familiales au sein du musée… Mais il va plus loin, faisant un état des lieux des profils des personnels du milieu culturel, démontrant un manque cruel de diversité et d’implication de personnes du territoire géographique de l’institution hors de Paris. Les projets de formation de personnes n’ayant pas nécessairement, elles-même eut beaucoup accès à la culture, sont mis en valeur comme celui de la Piscine de Roubaix ou du Mac Val.

INTEGRER AU MUSEE LES INNOVATIONS TECHNOLOGIQUES : NUMERISER, CREER DU CONTENU DE MEDIATION

L’un des principaux défis, ou opportunités selon que l’on voit le verre à moitié vide ou à moitié plein, est d’adapter les agents de transmission de la culture aux nouvelles technologies et nouveaux modes de communication. 

Les musées doivent rester attractifs, vivants : ils déploient de nouvelles stratégies marketing, déposent des marques [3], emploient des community managers, s’approprient la réalité virtuelle… Le rapport dirigé par Jacqueline Eidelman revient d’ailleurs sur les nouveaux usages des réseaux sociaux par les musées en analysant par exemple la « Museumweek » sur Tweeter ou sur le hashtag #Muzeonum, une «  plateforme de ressources sur le numérique au musée et dans la culture ». Les musées veillent à rendre leur collections plus accessibles, par le biais des nouvelles technologies, dépassant ainsi les frontière matérielles, par la numérisation des collections, mais également à animer le musée et le rendre attirant pour des jeunes générations, par de nouveaux modes de médiation.

Cela signifie néanmoins que les institutions s’exposent à de nouveaux risques liés à la rapidité demandée par ces partages de contenus muséaux comme les hypothétiques oublis au respect devant être portés aux droits d’auteur, le manque de suivi scientifique possible des informations publiées…

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CAPTURER L’ESSENCE DU MUSEE SANS L’ENFERMER

De fait, repenser le musée pour l’adapter au XXIè ne doit pas mettre en péril son essence. Il y a même un paradoxe à créer un musée type de notre époque alors que par nature, l’institution est pérenne et la conservation des objets vise à transcender les siècles. L’attention portée à une nouvelle réflexion sur le musée doit s’attarder sur les risques de dénaturation de ce lieu et concept. Comme nous l’avons dit précédemment, toutes les définitions actuelles le centrent autour d’une collection permanente. Cet élément est un critère différenciant aujourd’hui les musées des centres d’arts et nouveaux lieux culturels numériques et il faut aujourd’hui décider si l’on veut inclure des établissements comme le Centquatre, les FRAC ou l’Atelier des Lumières dans le paradigme du musée ou si l’on veut marquer les différences des offres culturelles contemporaines et futures. 

Le défi d’un nouveau travail de définition est donc de parvenir à identifier précisément ce qui nous paraît être au coeur de la nature du musée, et que nous voudrions préserver pour l’avenir, tout en l’ouvrant aux nouvelles pratiques et initiatives gardant le musée vivant. Il y a deux peurs qui s’affrontent dans ce débat, celle de détruire le musée et celle de le muséifier justement. 

Ces questionnement peuvent paraître circulaires et stériles mais il ne faut pas perdre de vue qu’une nouvelle définition de l’ICOM peut avoir dans certains pays une grande valeur si aucune loi n’existe sur les musées ou influencer une réforme légale dans ceux qui en ont déjà une. Cela explique les désaccords de l’organisation internationale au cours de son congrès nippon.

DEBATS A L’ICOM

ICOM, affiche du congrès triennal à Kyoto en 2019.

L’ICOM a fondé le MDPP (Museum Definition Prospect and Potentials) en 2017 afin de revoir intégralement la définition du musée inscrite dans les statuts dont la dernière version date de 2007 mais qui n’avait pas substantiellement changée depuis cinquante ans. Jette Sandhal a été l’une des porteuses de cette révision en profondeur. Selon la conservatrice danoise, la définition actuelle ne « parle pas le langage du XXIème siècle. C’est pourquoi depuis deux ans, des propositions ont été effectuées par les comités nationaux de par le monde pour renouveler l’ancrage statutaire du musée. 

Seulement le projet de définition devant être voté a créé une vague de tensions : il semblerait que cette proposition ne soit pas issue des définitions envoyées à l’ICOM par chacun des comités nationaux, elle s’en éloignerait même beaucoup. C’est pourquoi 27 comités nationaux, 7 comités internationaux et 2 alliances régionales, parmi lesquels la France, se sont publiquement opposés à l’adoption du nouveau texte. Le report du vote d’adoption de cette nouvelle définition a été voté à 70,4% lors de l’assemblée générale extraordinaire de l’été dernier. 

Il faut convenir que le paragraphe porté est ambitieux et assez idéologiquement marqué : « les musées sont des lieux de démocratisation inclusifs et polyphoniques, dédiés au dialogue critique sur les passés et les futurs. Reconnaissant et abordant les conflits et les défis du présent, ils sont les dépositaires d’artefacts et de spécimens pour la société. Ils sauvegardent les mémoires diverses pour les générations futures et garantissent l’égalité des droits et l’égalité à l’accès au patrimoine pour tous les peuples. Les musées n’ont pas de but lucratif. Ils sont participatifs et transparents, et travaillent en collaboration active avec et pour diverses communautés afin de collecter, préserver, étudier, interpréter, exposer et améliorer les compréhensions du monde, dans le but de contribuer à la dignité humaine et à la justice sociale, à l’égalité mondiale et au bien-être planétaire. »

Loin d’une définition classique, juridique même, il oriente les objectifs du musée vers un impact social, environnemental progressiste mais perd la composante explicite de la collection permanente et ressemble à une nébuleuse de concepts politiques, philosophiques relativement abstraits. Comme le dit très bien Laure Pressac [4], il s’agit plus d’un « manifeste » que d’une définition. A titre personnel, je suis prise entre la joie de constater l’ancrage humaniste de ce musée pensé par les professionnels de l’ICOM, et un malaise lié à ma formation de juriste, ce paragraphe risquant de ne pas aisément être invocable devant une instance politique voire judiciaire. 

En somme, si le mode d’action diffère entre l’ICOM et le Ministère de la culture, il est néanmoins bon de constater que les institutions s’accordent sur leurs recommandation pour les musées contemporains. Il ne nous reste finalement plus qu’à répondre à l’appel des musées en prenant part à leur questionnement sociétaux. Si vous me cherchez, je serai au Musée d’Orsay. 

ARIANE DIB


1 •  EIDELMAN Jacqueline (dir.), Rapport officiel, Inventer des musées pour demain, Mission Musées du XXIe siècle, Ministère de la culture,  2017
2 • Article L410-1 Code du Patrimoine, introduit par la loi du 22 janvier 2002, codifiée en 2004
3 • Cour des Comptes, La valorisation internationale de l’ingénierie et des marques culturelles, le cas des musées nationaux, 2019
4 • PRESSAC Laure, “(Re) Définir le Musée”, sur  Linkdin, 26 août 2019, disponible sur : [https://www.linkedin.com/pulse/re-d%C3%A9finir-les-mus%C3%A9es-laure-pressac/?fbclid=IwAR3PKLIr1rYMRF6L16sJfhRztMZb-eIQ04P80dk2iaWGaQbK4U5W9Ix44RM]

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