Daniel Arsham : L’exposition du futur

Tout juste arrivés en 2020, Daniel Arsham nous transporte mille ans dans le futur à la Galerie Perrotin de Paris. Bienvenue au 31ème siècle. 

Inaugurée le 11 janvier 2020, l’exposition Paris, 3020 de l’artiste américain Daniel Arsham présente un travail inédit que l’on ne saurait dater. On y retrouve en effet des bustes, des frises et des sculptures emblématiques de l’Antiquité gréco-romaine, comme la Vénus de Milo ou la Dame d’Auxerre. Les oeuvres immaculées contrastent avec les vêtements colorés des visiteurs cools et branchés venus admirer le travail d’un artiste à la mode. Une côte d’autant plus renforcée et légitimée par une collaboration audacieuse entre Perrotin et l’atelier de moulage de la RMN. Visionnaire sur tous les points, cette exposition cristallise les ambitions du marché de l’art de notre ère et celles du futur. 

UNE PROCESSION DANS L’ESPACE ET LE TEMPS

En entrant dans cette exposition, l’impression de voyager dans le temps se fait ressentir. Une question subsiste : sommes-nous dans le passé comme les statues antiques le suggèrent ? Ou avons-nous atterri dans un futur où la présentation des objets d’art se fait dans un whitecube, aux néons blancs au plafond et aux socles sinueux au sol ? Une chose est sûre, nous avons bel et bien quitté le Marais pour rejoindre une espace d’exposition hors du commun aux allures anachroniques. 

La première salle donne le ton : la Vénus d’Arles d’après Praxitèle, subtilement remaniée par l’artiste mais toujours sa pomme à la main, nous accueille au sein du temple Perrotin. L’aura sacré de la sculpture divine est accentué par un piédestal qui dégage un éclairage blanc, conférant à l’espace une dimension religieuse incontestable. Cependant, ce n’est pas les figures mythologiques que l’on idolâtre, mais bien l’artiste ayant façonné ces dieux. En ce samedi, l’artiste est présent à la galerie pour un talk et est entouré par ses fidèles visiteurs, tous plus stylés les uns que les autres et qui le vénèrent à coup de selfies.

Vue de l’exposition. Quartz Eroded Venus of Arles, 2019.

Et il y a de quoi. Dans la plus grande salle de l’exposition, Arsham poursuit sa procession avec une copie de l’imposant Moïse Assis de Michel-Ange trônant au fond de la salle. Lui faisant face, la Vénus de Milo. Les deux oeuvres mythiques sont flanquées d’une série de bustes et sculptures grandeur nature, incluant l’Athéna Casqué et le buste de Caracalla en cuirasse. Une bénédiction que de se retrouver au centre de tous ces chefs-d’œuvre. Ne l’oublions pas, ce ne sont pas les « vrais ». Et pourtant, un fort sentiment de familiarité, voire d’authenticité plane dans l’espace.

Vue de l’exposition. Blue Calcite Eroded Moses, 2019, calcite bleu, sélénite, hydrostone & Rose Quartz Eroded Venus of Milo, 2019, sélénite rose, quartz, hydrostone.

Le rituel artistique se termine dans les deux dernières salles, qui présentent des frises et des têtes mais aussi une korè bien connue : la Dame d’Auxerre. Les oeuvres mystiques s’enchaînent dans l’espace lumineux et blanc, si bien que l’on croirait visiter un Louvre du futur.

Une série de dessins vient compléter l’exposition en illustrant le processus de travail de l’artiste. On y voit des têtes divines finement dessinées au graphite, accompagnées d’informations et de réflexions sur les oeuvres étudiées. En parlant du Tombeau des Néréides, Daniel Arsham écrit : « From the collection of the Louvre Museum Paris, 2nd century AD. Lost 22nd century. Discovered on accident 3019 in Tokyo. Blue calcite crystal formations replacing the original marble ». [De la collection du musée du Louvre à Paris, 2ème siècle après J.-C. Perdu au 22ème siècle. Redécouvert par accident en 3019 à Tokyo. Des formations de cristaux de calcite ont remplacés le marbre original]. Étape primordiale dans l’élaboration de chacune des oeuvres, ces dessins apparaissent comme des souvenirs de fouilles archéologiques qui auraient eu lieu dans un futur plus ou moins lointain, dans des contrées plus ou moins éloignées. Arsham imagine un futur où les oeuvres du Louvre auraient été perdues pour être redécouvertes à l’autre bout du monde, apparaissant ainsi comme des symboles des dérives de la mondialisation.

Détail de Rose Quartz Sarcophagus with Nereids, 2019, sélénite rose, quartz, hydrostone.

DANIEL ARSHAM, ARCHEOLOGUE DU FUTUR

Daniel Arsham a l’habitude d’intervenir sur la temporalité des objets. Connu pour ses travaux autour d’objets du quotidien qu’il transforme en artefacts donnant l’impression de s’éroder, l’artiste américain réinvente l’archéologie en lui conférant une dimension artistique et esthétique. Des objets technologiques iconiques (un téléphone fixe vintage, des appareils photo Leica, un ordinateur Apple Macintosh…), deviennent ainsi des objets de pierre érodés, reflétant ainsi l’obsolescence et la dématérialisation digitale qui transforment notre monde actuel. Rabaissés en objets du passé ou érigés en reliques du futur, Arsham crée et capture des situations d’entre-deux, défiant toute temporalité rationnelle.

Daniel Arsham, Glacial Rock Eroded Leica M3, 2015
© Daniel Arsham

Pour cette exposition, Arsham s’attaque à des oeuvres de l’Antiquité dont l’iconographie s’est construite il y a des années et qui s’érigent en emblèmes de l’Histoire de l’Art. L’artiste nous offre une nouvelle façon de voir des sculptures phares d’autant plus que notre oeil est rapidement titillé par les scintillements provoqués par les cristaux incrustés dans les oeuvres. C’est là que l’on reconnait la signature de l’artiste ; Daniel Arsham opère un procédé d’érosion et de cristallisation sur les objets sur lesquels il travaille. 

Pour Arsham, la démarche est quasi-scientifique. Après avoir moulé dans du ciment de gypse et obtenu une réplique à l’échelle de la sculpture originale, non sans rappeler le procédé du moulage à la cire perdue, l’artiste procède soigneusement à l’érosion de la surface de l’oeuvre, cette fois-ci pour faire écho aux techniques des sculpteurs de la Renaissance. De la cendre volcanique au bleu calcaire, en passant par la sélénite et le quartz, Arsham accomplit, jusque dans les pigments utilisés, un véritable hommage aux sculpteurs classiques. L’artiste ajoute toutefois sa touche personnelle ; il applique un procédé de cristallisation sur les sculptures, donnant l’impression que les minéraux de la Nature ont repris leur droit sur l’Art. Après tout, nous sommes en l’an 3020 et Daniel Arsham se met dans la peau d’un archéologue du futur ayant redécouvert des oeuvres perdues, qui pendant des années se sont laissés transformés par des cristaux bleus, gris, noirs… Une esthétique uchronique qui se construit autour du concept d’archéologie fictive. 

QUAND GALERIE & MUSÉE SE COPIENT

Pour créer ces statues, Daniel Arsham a collaboré avec l’atelier de moulage de la Réunion des Musées Nationaux — Grand Palais (RMN), un atelier historique en fonction depuis le XIXème siècle qui reproduit les chefs-d’oeuvre des plus grands musées d’Europe. L’artiste a ainsi pu accéder aux moulages de sculptures symboliques faisant la réputation de prestigieux musées : le musée du Louvre à Paris, le musée de l’Acropole à Athènes ou encore le Kunsthistorisches Museum à Vienne. La dimension symbolique des oeuvres choisies par Arsham est déterminante ; l’exposition présente non pas des objets d’art mais des chefs-d’oeuvres vus et revus, moulés et re-moulés, travaillé et re-travaillés à travers l’Histoire de l’art. 

On pense alors aux copies que les sculpteurs romains faisaient déjà des modèles grecs. Polyclète, Praxitèle, Phidias sont tant d’artistes grecs qui acquièrent leur notoriété à l’époque romaine. Les maîtres italiens de la Renaissance eux-aussi copient et intègrent ainsi ces oeuvres dans l’Histoire de l’art. Lorsqu’on redécouvre les sculpteurs grecs aux XVIIIème, à Herculanum et Pompei, Winckelmann constitue une Histoire de l’art grecque. En s’appropriant des oeuvres maintes fois reprises, redécouvertes et regardées à travers les époques, Arsham participe ainsi à la perpétuation et à l’ancrage de ces symboles dans la mémoire collective et l’identité universelle. 

C’est également dans les musées, notamment nationaux, que s’est construit la réputation des sculptures gréco-romaines. Le département des Antiques est le premier à voir le jour au musée du Louvre, en 1793. En 1800, on inaugure un musée des antiques au sein duquel les oeuvres comme le Laocoon ou l’Apollon du Belvédère, butins des saisies révolutionnaires en Italie par Napoléon-Bonaparte, ont une place d’honneur. En reprenant ces mêmes oeuvres, jadis symboles de pouvoir et en les replaçant dans un nouveau contexte ultra-futuriste, Arsham renouvelle le discours muséal. 

La référence au monde muséal ne s’arrête pas là ; l’exposition emprunte certaines stratégies scénographiques de nos institutions culturelles traditionnelles, comme les socles et les piédestaux. Toutefois, Arsham souhaite questionner ces codes en les remaniant et surtout en les sortant de leur contexte classique pour les utiliser au sein d’une galerie d’art contemporain. Loin des murs de pierre et de marbre du Louvre, l’ambiance whitecube du 76 rue de Turenne défie toute scénographie muséale. Par ce biais, il remet en cause la typologie de l’Histoire de l’art et le musée en tant que vecteur de la valorisation des objets d’art est ainsi questionné. L’artiste crée un espace d’entre-deux, entre galerie et musée, et une temporalité ambigüe, entre passé et futur.

Exposition Paris, 3020, à la Galerie Perrotin, 76 rue de Turenne 75003, Paris, du 11 janvier au 21 mars 2020.

Pour découvrir l’étendu du travail de Daniel Arsham, rendez-vous sur son site Internet (à consulter absolument pour son originalité !) : https://www.danielarsham.com/collection#directory

CAMILLE CHU


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