« L’Amazone Érogène » Prune Nourry s’expose au Bon Marché Rive Gauche

«Être une artiste signifie guérir continuellement ses propres blessures, et en même temps les exposer sans cesse» déclarait Annette Messager. Cette citation prend tout son sens face à l’œuvre de Prune Nourry.

Pour célébrer le Mois du Blanc, Le Bon Marché Rive Gauche a donné carte blanche à l’artiste pour investir la verrière centrale du grand magasin, ainsi que les vitrines de la rue de Sèvres.

Au centre de l’atrium, deux cibles géantes en forme de sein sont dressées de part et d’autre de l’escalator. L’une est assaillie par une nuée de flèches, la seconde est pointée par un arc immense dont la flèche est prête à s’élancer.

L’Amazone Érogène, projet pour les verrières centrales, 2020. © L. Léonard, G. Drossart, Prune Nourry Studio

Inspirée par la légende des archères qui se tranchaient le sein droit pour tirer plus aisément, Prune Nourry nous livre « L’Amazone Érogène », une œuvre qui dépasse la catharsis personnelle pour toucher chacun de nous. En effet, au-delà de l’évocation du cancer du sein qui a frappé l’artiste, cette œuvre aux significations multiples provoque des compréhensions infinies.

L’Amazone Érogène, 2020. © Grégoire Machavoine

L’exposition devait se tenir jusqu’au 21 février 2021, mais le grand magasin a fermé ses portes suite aux restrictions liées à l’épidémie, et ce jusqu’à nouvel ordre. Après avoir contemplé l’œuvre de Prune Nourry, nous avons échangé avec Eléna Fertil, responsable des Projets Culturels du Bon Marché, au sujet de la carte blanche.

Lorsque nous découvrons le projet in situ, le choix de l’artiste nous paraît bien sûr évident. Mais il doit en être autrement pour vous à la conception des projets. Quel est le premier aspect qui a retenu votre attention dans la pratique de Prune Nourry et qui vous a amené à la contacter ?

L’œuvre de Prune Nourry est très riche de sens et de références scientifiques, sociologiques, artistiques. Avant tout je crois que c’est sa détermination qui nous a séduits. Dans son documentaire « Serendipity » sorti en 2019 on la voit faire face à l’épreuve du cancer du sein avec obstination et sensibilité, cherchant du sens dans cette épreuve. Etrangement les questionnements interrogés dans ses œuvres passées rencontrent un certain écho dans cet évènement personnel, c’est troublant et touchant.  

C’est à la suite d’une avant-première de ce film que Frédéric Bodenes, Directeur artistique et image du Groupe Bon Marché a rencontré Prune Nourry.

Prune Nourry, 2020. © Le Bon Marché Rive Gauche

Prune Nourry propose pour le Bon Marché une œuvre très personnelle, empreinte de son expérience face à la maladie, en l’occurrence un cancer du sein. Mais par cette installation, il y a également une prise de parole du grand-magasin, par laquelle chacun est interpellé et concerné. Comment s’est façonné le propos de l’exposition ?

« L’Amazone Erogène » met en lumière le combat de (trop) nombreuses femmes contre la maladie. La maladie affecte aussi les amis, les proches, l’entourage et la société dans son ensemble. Prune Nourry transfigure les malades en héroïnes de leur propre combat faisant le parallèle avec la figure antique de l’amazone guerrière. Cette installation invite aussi à une réflexion universelle sur la valeur de la vie, via la guérison, la vie qui se poursuit et la procréation. Prune Nourry assimile ainsi les flèches à une nuées de spermatozoïdes allant féconder un ovule. C’est toute la puissance de la vie qu’elle exprime, dans une optique combative et, on l’espère, victorieuse.

Comment se déroule concrètement la réalisation d’un projet artistique comme celui-ci ? C’est une carte blanche donnée à l’artiste, mais est-ce que vous l’accompagnez tout au long de la production ? Est-ce qu’il vous arrive d’intervenir ?

L’artiste est invité à imaginer une œuvre pour les espaces du Bon Marché Rive Gauche. Ceux-ci sont particuliers dans la mesure où les œuvres sont suspendues à une verrière ou exposées en vitrines, ce contexte modèle et influence déjà la réflexion de l’artiste. Nous collaborons ensuite avec l’artiste à toutes les étapes du projet avec une équipe interne dédiée. Nous l’aidons à faire advenir son projet et à le transmettre aux visiteurs en éditant un catalogue d’exposition, en proposant des temps de rencontre avec l’artiste…

Nous partageons également avec chaque artiste un épisode marquant de l’histoire du Bon Marché Rive Gauche : c’est Aristide Boucicaut, le fondateur du magasin, qui inventa le Mois du Blanc en 1873. Nous leur demandons donc, en clin d’œil à notre histoire, d’intégrer la couleur blanche dans leur création, chaque artiste s’approprie ce patrimoine différemment. 

Prune Nourry à l’atelier, 2020. © Le Bon Marché Rive Gauche

Le projet artistique ne se limite pas à l’installation, puisque nous avons pu découvrir une chanson écrite par Daniel Pennac et Prune Nourry, composée et interprétée par -M- et Ibeyi, dont le clip a été tourné autour de l’installation du magasin. Comment la rencontre de ces cinq artistes s’est-elle faite ?

Pour l’inauguration de cette exposition dans un contexte de crise sanitaire nous avons tout de suite pensé à un format digital. Prune Nourry a souhaité en faire une œuvre en soi, un film artistique, et réunir autour d’elle des amis talentueux pour écrire et créer ensemble autour de « L’Amazone Érogène ». Nous avons donc réalisé ce clip, tourné de nuit au Bon Marché Rive Gauche, l’exposition y prend une nouvelle forme.

Daniel Pennac a également écrit pour le catalogue de l’exposition une lettre savoureuse et touchante qu’il adresse à Prune et aux amazones.

Pour la première fois, les fragments de l’œuvre sont proposés à la vente, directement sur le site de l’artiste, dans le but de récolter des fonds permettant la distribution du livre à paraître « Aux Amazones » à des femmes atteintes du cancer. Que pourrons-nous retrouver dans ce livre et comment l’avez-vous pensé ?

Les 888 flèches qui composent l’installation visible sous les verrières centrales sont en vente via le site du studio de l’artiste dans un but non-lucratif. Prune Nourry souhaite ainsi pouvoir distribuer un certain nombre d’exemplaires de son prochain livre gratuitement, à des femmes atteintes du cancer. Elle l’a pensé comme un véritable outil, réalisé en collaboration avec de nombreux spécialistes et scientifiques pour proposer à ces femmes des idées pour être créatives et proactives face à la maladie.

L’Amazone Érogène, travail en cours, 2020. © Studio Prune Nourry

La carte blanche du Bon Marché devient maintenant un projet artistique installé dans le paysage culturel, que l’on attend en début janvier. Les projets nous ont plongés dans des univers différents, depuis les cerfs-volants d’Ai Weiwei jusqu’aux gouttes de pluie fleurissantes de Nendo. Quel est le plus beau souvenir que tu gardes de ces six projets ?  

J’en retiens deux : le jour où nous avons appris qu’Ai Weiwei avait récupéré son passeport et pourrait se déplacer à Paris pour l’installation et l’inauguration de son exposition « Er Xi » au Bon Marché. Il en avait été privé 4 ans auparavant par les autorités chinoises, c’était inespéré ! Et pour chaque projet l’excitation des montages d’exposition la nuit, magasin fermé, avec l’artiste et toute l’équipe d’installation, c’est la concrétisation d’un processus débuté un an auparavant. 

L’Amazone Erogène, dessin technique. © Prune Nourry Studio

Tu as travaillé dans des institutions culturelles par le passé et cela fait maintenant plusieurs années que tu es au Bon Marché responsable des projets culturels ; on peut ressentir que les projets entre le secteur du luxe et le milieu culturel s’intensifient, comment vois-tu cette évolution ? Quels types de projets souhaiterais-tu découvrir davantage ? 

Il y a toujours eu des liens étroits entre le milieu de la mode et le monde de l’art, entre les créateurs et les artistes. Raoul Dufy dessinait pour Paul Poiret, Sonia Delaunay a confectionné des casques auto dans les années 1920, Elsa Schiaparelli a côtoyé Dali, Cocteau… Aujourd’hui ces collaborations fleurissent dans tous les secteurs : le luxe mais aussi l’urbanisme, l’immobilier avec des projets comme 1 immeuble 1 œuvre… Sans nécessairement aller au musée ou en galerie chacun peut rencontrer une œuvre, vivre une expérience esthétique. Ce sont autant d’opportunités intéressantes pour les artistes tant que l’intégrité et la valeur de leur œuvre sont respectées. Les grandes expositions des musées et des centres d’art ainsi que la recherche sont évidemment nécessaires, on s’en nourrit, il est grand temps que le public puisse d’ailleurs y retourner. Mais on ne peut que se réjouir que le terrain de jeu des artistes s’élargisse et dépasse les murs des lieux qui leurs sont dédiés.

Prune Nourry, « L’Amazone Érogène », jusqu’au 21 février 2021 au Bon Marché Rive Gauche, Paris 7e. Et si le magasin ne réouvre pas d’ici là, nous vous invitons à découvrir l’installation à travers la vidéo ci-dessous. Merci beaucoup Eléna d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !  

CONSTANT DAURÉ

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